Charles Le Borgne

Des combats de corsaires à la guerre sous-marine

DES

 

COMBATS DE CORSAIRES

 

A LA

 

GUERRE SOUS-MARINE

 

 

 

Souvenir du passé d’une famille française les LE BORGNE

 

    

 

Ces lignes, destinées à la famille Le Borgne pour y perpétuer le souvenir du passé, ont été écrites en février 1919.

 

Rien, à cette époque, ne laissait prévoir les évènements qui devaient se produire à la fin de l’année : au mois décembre 1919, Mr CHARLES LE BORGNE, dont la santé était ébranlée par un surmenage de quatre années, dut, sur l’avis formel de ses médecins, se résigner à abandonner son entreprise, alors en plein épanouissement. Il céda à deux de ses Directeurs la presque totalité de ses intérêts dans la Société des Etablissements CHARLES LE BORGNE. Mais, voulant avant tout conserver pour lui et ses enfants la propriété exclusive du nom dont il est fier à juste titre, il tint à exiger de ses acheteurs l’engagement formel qu’ils changeraient dans un délai déterminé le nom de la Maison ; ce changement est aujourd’hui chose faite.

 

Continuant les traditions familiales, M. CHARLES LE BORGNE reste armateur, comme l’ont été tous les LE BORGNE, depuis deux siècles ; auprès de lui ses enfants travailleront à donner à l’antique Maison un éclat digne de son passé.

 

 

                                                                                              Janvier 1921

 

 

     Il ne paraît pas exagéré de dire que le commerce a "une noblesse" ainsi que la société, et que certaines maisons de commerce sont "de haute lignée" tout comme certaines familles; et nul n'hésiterait à faire rentrer dans cette catégorie une maison qui a près de deux siècles d'existence, qui a été dirigée depuis sa lointaine origine par des membres successifs de la même famille, qui n'a cessé d'étendre et d'améliorer son entreprise commerciale  en la tenant toujours au niveau des progrès et des idées de chaque époque, qui a eu sa page glorieuse au cours de la grande guerre, et qui surtout, a su mériter dans le monde du commerce une réputation de probité et de loyauté qui fait son honneur tout en la plaçant dans les premiers rangs.

 

     Tel est le cas de la maison Le Borgne, actuellement constituée en société sous la dénomination :

 

ETABLISSEMENTS CHARLES LE BORGNE

 

     Fécamp fut le berceau de cette antique maison normande, qui peut être fière de sa généalogie :

 

     Charles-Jean Le Borgne...................1735 - 1759

     Charles-Guillaume Le Borgne...........1759 - 1786

     Charles Le Borgne............................1786 - 1825

     Augustin Le Borgne..........................1825 - 1848

     Augustin-Charles Le Borgne.............1848 - 1891

     A. Le Borgne et ses fils.....................1891 - 1902

     Le Borgne Frères..............................1902 - 1908

     Charles Le Borgne............................1908 - 1913

     Charles Le Borgne et Cie..................1913 - 1918

     Etablissements Charles le Borgne....1918.

 

 

 

 

Généalogie de la famille LE BORGNE

 

Les Le Borgne sont issus d’une vieille famille fécampoise dont plusieurs descendants furent, au XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, les premiers négociants de Fécamp.

 

Sur les premiers ancêtres – à part quelques souvenirs tout intimes, - il ne reste guère d’authentiques que les titres qui établissent leur filiation et leur classement dans la haute bourgeoisie fécampoise. Le trait d’union entre eux et la génération actuelle est établi par M. Charles Le Borgne, le chef de la Maison au début du 20e siècle.

En 1898, lors de la célébration du cinquantenaire commercial de M. Augustin-Charles Le Borgne, petit-fils de M. Charles Le Borgne, l’aîné, de forts intéressants souvenirs ont été groupés et présentés en une petite brochure par les soins de M. Léon Hare, secrétaire en chef de la mairie de Fécamp. Ils valent d’être ici rappelés.

 

 

CHARLES LE BORGNE, L’AINE

(1786 – 1825)

 

 

 

 

     M. Charles Le Borgne, l’aîné, qui était doué d’une prodigieuse activité, a marqué brillamment sa page dans l’histoire de la ville de Fécamp.

     Il avait assisté aux derniers moments de la royauté et salué avec enthousiasme l’aurore de la Révolution ; ce fut lui qui, de concert avec MM. Marcotte, Massif, Desportes, Bérigny et plusieurs autres, rédigea et signa, le 5 mars 1789, le cahier des doléances, remontrances et représentations du tiers-Etat de la Ville et Communauté de Fécamp aux Etats-Généraux où l’on lisait, entre autres critiques des abus de l’ancien régime, cette phrase si juste et en même temps si cinglante pour les seigneurs de l’Abbaye Royale de Fécamp :

     « Que dirions-nous de cette foule d’autres impôts dont la nomenclature barbare effraie l’imagination autant qu’elle fatigue les oreilles : taille, taillons, corvée, accessoires, capitation noble, capitation roturière, taillable, industrie, grandes et petites entrées, grande et petite gabelle, regrat, subvention, jauge, courtage, trop bu, trop peu bu, et tant d’autres du langage fiscal, intelligible à ses seuls agents. Parlerons-nous de ces droits particuliers à une ville, à une province, qui les rend comme étrangères les unes aux autres, de ces barrières, de ces visites à chaque porte, etc., etc., de cette rouille féodale, de ces banalités odieuse si onéreuses dans le moment actuel ?  Avec quelle douce satisfaction nous entrevoyons la lueur d’un plus beau jour !... »

 

     Charles Le Borgne n’avait pas trente ans qu’il avait épuisé la série des charges électives, administratives et consulaires ; on le voit tout à la foi vaquer à ses propres affaires, qui étaient multiples et sur terre et sur mer, et faire la course contre les Anglais, - accepter des missions au district de Montivilliers pour ramener des vivres à ses concitoyens affamés par la disette – et porter les doléances de la communauté à la Convention nationale.

 

     Son nom se trouve à chaque page des délibérations du Conseil Municipal ; il était de ces hommes à vues larges et généreuses qui ne se contentent pas de marcher dans les sentiers battus, mais qui vont toujours à l’avant-garde du progrès.

 

     De Fécamp, bourg haché de rues étroites et sinueuses, il voulut faire une ville florissante, avec de vastes rues. La part qu’il prit à la discussion du plan d’alignement pourrait faire la matière d’un gros volume ; s’il eût été écouté, une ligne de boulevards plantés d’arbres magnifiques ceindrait aujourd’hui la ville toute entière.

 

     Après sa mort, ses concitoyens reconnaissants donnèrent son nom à la rue des Capucins, à l’établissement de laquelle il avait contribué par l’abandon gratuit d’une grande superficie de terrain.

 

     Pendant la guerre contre l’Angleterre, lors de la suspension du commerce maritime, il arma ses navires pour la course ; on peut voir encore dans les greniers du Couvent des Capucins (propriété qu’il habita rue Charles Le Borgne et qui est encore occupée aujourd’hui par Mr Augustin le Borgne son arrière-petit-fils), des quantités considérables de comptes de prises ; on trouve également dans son jardin, des canons provenant de ces hardies entreprises.

 

     On se battait alors comme des lions, autant pour les bonnes aubaines de ces chasses maritimes que par haine contre l’Anglais, notre ennemi d’alors, notre ami d’aujourd’hui.

 

     Les jeunes, inhabitués à ces luttes épiques, avec pour armes la hache d’abordage, éprouvaient bien un peu le frisson de la « petite mort »… C’est ce que dût ressentir une des nouvelles recrues de Mr Charles Le Borgne, lorsqu’un jour le bateau qu’il montait parvint à jeter le grappin sur un fort bâtiment anglais.

 

     Voyant ses camarades s’élancer hardiment sur l’ennemi et engager un terrible corps-à-corps, notre matelot descendit prudemment à fond de cale où il se tint coi tout le temps que dura le combat. Puis quand les bruits se furent apaisés et qu’il jugea que la bataille devait être terminée, il remonta doucement et passant la tête par le capot, il s’écria d’une voix retentissante :

      «J’prenons-t’y ou j’sommes-t’y pris ? »

 

     Le novice de l’époque devint peu après un audacieux corsaire et fit souche à son tour de bons et solides marins ; c’est de son petit-fils, l’excellent pilote Caron, que Mr Léon Hare tenait l’anecdote.

 

     Bien que de nombreuses années se soient écoulées depuis la mort de Charles Le Borgne, son souvenir est resté gravé dans beaucoup de mémoires. 

     C’est à un sentiment de reconnaissance perpétué dans la famille, qu’obéissait Dessolle, le menuisier de la rue Charles-Le Borgne, lorsqu’il disait, un jour, au chef de la maison actuelle :

     « Ma famille est dévouée à la vôtre pour toujours, et croyez-moi, ça ne date pas d’hier. Votre arrière-grand-père a fait exempter le mien du service militaire et voici comment :

« Quand Bonaparte vint à Fécamp (c’était le 9 novembre 1802), M. Charles Le Borgne alla le trouver et lui dit :

     « Vous faites la guerre aux Anglais, mais moi aussi ; j’ai une grâce à vous demander : Dessolle est un bon marin dont j’ai le plus grand besoin ; pouvez-vous me le laisser ? Et le Premier Consul, de lui répondre :

     « Puisque vous le désirez, gardez-le. »

     On connaît cet évènement considérable, dont la relation avait été faite par M. Leporc, l’ancien Conservateur de la Bibliothèque municipale de Fécamp.

Il y est dit que le Premier Consul ne fit qu’un très court séjour à Fécamp (une heure et demi environ), laissant aux habitants le regret de l’avoir possédé si peu de temps et que la rapidité de sa marche ne lui avait pas permis de visiter le port sur lequel il paraissait, d’ailleurs, n’avoir pas reçu de renseignements bien exacts.

     Le narrateur eût pu ajouter que cette trop courte visite ne fut pas du goût de ceux qui avaient élevé des arcs de triomphe en l’honneur du premier Consul, sous lesquels il négligea de passer, donnant l’ordre de marcher « tout droit ».

     Ce mécontentement se traduisit même par une chanson – tout ne se termine-t-il pas en France par des chansons ? – dont voici l’un des couplets. La rime n’est pas … millionnaire :

 

Passant en cabriolet

Tout dret

Dans Fécamp qui élevait

Un arc au marché des Hallettes

V’la-t-y pas qu’il dit : « Valet fouette »

Et sans regarder, fait une pirouette,

Tout dret,

Ah ! s’il revenait, s’il revenait,

Laissons-le passer… tout dret !

 

 

   C’était à l’époque où Charles Le Borgne avait une véritable flotte de long-courriers qu’il expédiait sur tous les points du globe. Les armateurs au long-cours n’étaient point ce qu’ils sont aujourd’hui, des entrepreneurs de transport ; ils étaient propriétaires de la marine embarquée sur leurs navires et allaient la vendre au loin, à leurs risques et périls ; il y a, dans les livres de la maison, maints comptes d’achats, notamment d’articles de Paris, que les capitaines échangeaient avec les indigènes de la Côte d’Ivoire contre de la poudre d’or et des défenses d’éléphants.

 

   Charles Le Borgne fit fabriquer un jour, dans les environs de Fécamp, des sabots en bois, en quantité assez considérable pour remplir un navire. Ce chargement fut vendu au Canada et le navire revint avec une cargaison de pelleteries qui fut vendue moyennant le prix de 750.000 francs, représentant aujourd’hui plus de quatre millions.

 

   La maison Le Borgne s’occupait déjà en dehors des armements, du commerce des charbons de terre.

 

   Pendant le blocus continental, il fallut remplacer les charbons anglais, et comme les mines du Nord n’avaient pas encore laissé deviner leurs grandes richesses, il devint nécessaire de les demander aux mines de Saint-Etienne.

 

   Les charbons venaient jusqu’à Rouen, Caudebec ou Lillebonne, par bateau ; de là, ils étaient chargés sur voitures pour Fécamp ; le baril de charbon pesant environ 80 kilogrammes, se vendait 24 francs, soit 300 francs par tonne !...

 

   Charles Le Borgne, dont la carrière avait été si admirablement remplie, mourut à Fécamp, en 1825. Il était encore à cette époque Président du Tribunal de Commerce, où plusieurs fois déjà il avait été porté par la confiance que ses concitoyens professaient pour son intégrité, sa modération et la grande dignité de sa vie. Il avait fait construire dans Fécamp beaucoup de maisons qui sont encore les plus belles de la ville et était propriétaire d’un grand nombre d’immeubles.

 

   Il était également, par une assez curieuse coïncidence, Vénérable de la Loge Maçonnique la « Triple Unité » et Président du Conseil de Fabrique de l’Eglise Saint-Etienne.

   La famille a retrouvé dans ses archives le discours suivant qui fut prononcé à ses obsèques :

 

   « Quel est donc ce charme invincible qui, après tant de regrets donnés à un malheur profond, ramène toujours avec un nouvel intérêt, nos esprits au souvenir de nos pertes, et nous fait trouver une douce consolation dans ce qui semble destiné à perpétuer nos douleurs ?

 

   « Ah! quand les plus touchantes idées s’attachent à ce souvenir, quand il nous retrace des vertus qui honorent l’humanité, quand il nous rappelle surtout un de nos semblables devenant, par sa générosité et son dévouement, l’appui et le défenseur des ses concitoyens, est-il étonnant que fiers de la réputation brillante qu’il s’était acquise, nous cherchions à nous rapprocher de la tombe qui le recèle, et que nous trouvions quelques charmes dans le souvenir du coup fatal qui le ravit à nos espérances.

   « A Sparte, dans ce pays où la reconnaissance inspira tant de grandes idées pour honorer la mémoire des morts, c’est ainsi que s’exprimaient les regrets  à l’égard de ceux qui avaient été utiles à leurs concitoyens : souvent, et longtemps après leur mort, leurs amis, leurs parents, leurs enfants se réunissaient sur leur tombe ; un Vieillard prenait la parole et racontant simplement les vertus de celui qu’ils venaient pleurer, il tempérait l’amertume de leurs regrets, et les enflammaient de cette généreuse émulation, source des plus grandes choses.

   « Sublime émulation ! sentiment vainqueur de tout ce qui rabaisse l’humanité, et conservateur de tout ce qui l’élève et l’honore, c’est ton empire que je viens affermir ici par la peinture des vertus que déploya l’ami dont nous honorons la mémoire : ce n’est point un vain éloge que j’entreprends ; et qu’importent à une cendre froide et insensible les regrets et les louanges des hommes ! assez longtemps nos larmes ont coulé sur le triomphe orgueilleux de la mort, que nos âmes saisies du noble transport qu’inspire l’émulation, s’approprient les vertus dont il fut le modèle, et c’est ainsi que nous honorerons un jour, de deuil, en un jour utile à l’humanité.

   « Le Borgne, dont  l’âme noble et généreuse fut sans cesse occupée du bonheur de sa famille et de ses amis, réunissait, aux qualités de cœur, toutes les vertus qui distinguent le bon citoyen ; il était bon époux, bon père ami de tous les hommes et surtout de ses frères ; il fut constamment occupé à secourir le pauvre ; la bienfaisance, cette vertu émanée du Ciel, remplissait son âme de voluptés pures et délicieuses ; son cœur fut toujours ému à l’aspect de l’infortune et jamais il ne restait étranger au plaisir de faire des heureux ; Sa maison ressemblait à ces réservoirs souterrains, destinés à contenir, avec une abondance inépuisable, des eaux qui, par des conduits invisibles et silencieux, vont, sur un terrain desséché, donner à des plantes languissantes un principe de vie, dont la source est toujours ignorée et le bienfait toujours renaissant. Il fut le protecteur de tous ceux qui, par état, s’occupaient de propager la morale et l’éducation, et ses soins contribuèrent puissamment à entretenir leur zèle et leur dévouement, il mérita et obtint, dans un intervalle rapide, plusieurs charges honorables qui lui donnèrent les moyens d’être utile à ses concitoyens.

   « Hélas ! qui l’eût prévu qu’à l’allégresse inspirée par la présence d’un ami que nous chérissions tous, se mêleraient nos pleurs et nos regrets ! étrange condition des choses humaines ! toujours un bonheur est tempéré par quelque évènement fâcheux et affligeant ; presque jamais nos jouissances ne sont pures et parfaites.

   « Je ne retracerai pas ici les instants douloureux et rapides qui enveloppèrent des ombres de la mort l’ami des enfants de la veuve et qui le précipitèrent dans la tombe, que d’espérances se sont éteintes dans ces instants funestes ! que d’actions généreuses se sont perdues dans les horreurs du trépas ! ah ! si les jours de l’homme sont comptés devant l’Eternel, du moins était-il permis à nos cœurs de croire à la longue vie de celui qui avait si dignement servi son pays »

 

  

 

*

*      *

 

   Le fils aîné de Charles Le Borgne alla s’établir à Dieppe. C’est la branche qui a été appelée les Le Borgne de Dieppe, au nombre desquels figurent : M. Emile Le Borgne, qui fut ingénieur, fondateur avec M. Lebon, de la Compagnie Centrale du Gaz, Sous-Préfet de Dieppe en 1848 et jeté à Mazas au Coup d’Etat de 1851 ; M. Ernest le Borgne, son frère, savant des plus distingués, qui joua également un rôle important à l’Hôtel de Ville de Paris en 1848. Les trois filles devinrent Mmes Chesnée, Lemoine et Héaume ; Mmes Chesnée et Lemoine quittèrent Fécamp. La maison de commerce fut partagée entre Mr Héaume qui s’occupa de la fabrication de la soude et prit les Consulats, et le fils cadet, Mr Augustin Le Borgne, qui s’occupa des armements, des charbons, des fers, etc.

 

 

 

AUGUSTIN LE BORGNE

(1825 - 1848)

 

 

 

 

 

   Au décès de M. Charles Le Borgne, en 1825, la direction de la maison passa entre les mains de M. Augustin Le Borgne, qui, resta à sa tête jusqu’en 1848.

   Il arma un navire pour le long-cours, l’Industrie, et quatre autres pour la pêche à Terre-Neuve ; ces derniers s’appelaient L’Aimable-Célina, La Courageuse-Eugénie, La Bonne-Elisa et Le Jeune-Augustin, du nom de ses quatre enfants, que cette aimable attention associait plus intimement encore à la fortune paternelle. Il fut conseiller municipal, juge au tribunal de commerce, consul du Portugal, d’Autriche, des Pays-Bas et membre de diverses sociétés.

   Il consacra passionnément ses loisirs de négociant aux questions locales et son intervention fut décisive dans un grand nombre d’améliorations.

   Les idées de M. Augustin Le Borgne père, étaient du reste toujours fort justes et ses conseils fort recherchés.

   Charles Le Borgne, l’aîné, avait laissé une grosse fortune mais aussi un nombre respectable d’enfants ; du cinquième qui lui revint de l’héritage paternel, son fils, qui n’eut pas le même succès dans le commerce, ne put à son tour léguer à ses quatre enfants qu’un très modeste avoir.

 

 

AUGUSTIN-CHARLES LE BORGNE

(1848 – 1891)

 

 

 

 

 

     En 1848, M. Augustin-Charles  Le Borgne devint chef de la maison qu’il a dirigé seul jusqu’en 1891. Ses débuts, certes, ne furent pas faciles et il eut de nombreux assauts à livrer pour dompter la fortune. Mais son labeur opiniâtre sut lui assurer le dessus et on put constater, depuis lors, les succès toujours grandissants de cette maison où la probité est la règle de toutes les transactions, où règnent l’ordre, l’initiative et le travail incessant, et où le personnel encouragé, rivalise de zèle et de dévouement. M. Augustin-Charles Le Borgne fut, d’ailleurs, secondé dans son travail par ses trois fils, MM. Charles, Augustin et Pierre Le Borgne, qui étaient les premiers à donner l’exemple du respect et de la soumission envers le Chef, secondé aussi par une épouse dont on a pu dire que le succès était entré avec elle dans la maison, au point que l’anniversaire du mariage (10 février 1863), était célébré chaque année comme une date bénie. Et, dans sa brochure du Cinquantenaire dont nous avons parlé, M. Léon Hare se plaisait à souligner avec quelle ardeur cette jeune femme se mit dès le lendemain de son mariage, aux affaires commerciales, avec quelle énergie et quelle intelligence elle put mener de front le travail du bureau et l’éducation de ses enfants, avec quelle sereine confiance elle sut apaiser les soucis de la vie commerciale de son mari et ses émotions de gros entrepreneur, toujours à la merci d’une erreur.

     M. Augustin-Charles Le Borgne était un de ces hommes qui allient à une extrême prudence, des hardiesses qui touchent à la témérité.

     Jamais il n’entreprenait rien qui n’ait été mûrement et longuement réfléchi ; mais quand il passait du conseil à l’action, il allait jusqu’au bout, parce que sa conviction était faite, et il arrivait coûte que coûte, à la réalisation de ses projets.

     Il était bien le digne petit-fils de Charles Le Borgne, par la multiplicité de ses conceptions, sa largeur de vue  et ce besoin dévorant  de toujours produire.

Il faisait un jour les charbons, il y ajoutait le lendemain les cokes, les fers, puis les sels, puis les ciments ; un autre jour il se révélait entrepreneur de travaux publics, portant son activité  à la fois dans un grand nombre de ports : Ostende, Dunkerque, Boulogne, Dieppe, Le Havre, les ports du Calvados et entretenant partout, quelles que fussent l’importance et, la difficultés des travaux, d’excellentes relations  avec les ingénieurs ; puis il était armateur à la grande pêche ; il fit du remorquage ; une autre fois on le vit grand propriétaire de fermes, importateur et exportateur, suivant les besoins du moment ; mais ne croyez pas qu’il brûlait un jour ce qu’il avait adoré la veille ! Non, chaque sorte d’industrie venait s’ajouter aux autres et…restait ; ce n’était qu’un chapitre de plus dans le grand-livre de la maison. Au début de 1898, le conseil d’Administration de la Compagnie Européenne du Gaz à Londres, votait à M. Augustin-Charles Le Borgne une médaille d’or grand module, en souvenir de trente-cinq années ininterrompues de loyales et agréables transactions avec elle, et chargeait M. Williams, son directeur général, de la lui remettre personnellement. Combien peu de chefs de maison pourraient s’enorgueillir d’une pareille marque d’estime !

     Longtemps, M. Augustin-Charles Le Borgne mena cette vie de surmenage, que rien n’arrêtait ou ne lassait; pour lui le travail était devenu une nécessité de son tempérament, et c’est à l’époque où la généralité des hommes éprouve le besoin de se reposer qu’il chercha de nouveaux aliments à son activité débordante.

     C’est en effet, en 1881, à l’âge de cinquante-six ans, qu’il entra dans la vie publique, avec le mandat de conseiller municipal de Fécamp ; il avait, quelques années auparavant, accepté les fonctions d’administrateur du bureau de bienfaisance, de directeur de la Caisse d’Epargne et d’ordonnateur de l’Hospice. Ce fut dans ces dernières fonctions que M. Augustin-Charles Le Borgne se révéla à ses concitoyens comme excellent administrateur, d’un dévouement à toute épreuve. Tout en apportant d’importantes modifications à un établissement où le statut quo paraissait la règle absolue et où l’Administration civile avait perdu à peu près toute autorité il sut toujours entretenir avec la communauté des rapports courtois, presque affectueux.

     Il fut nommé adjoint au début de 1882, mais la nouvelle loi sur l’élection des maires permit à la majorité réactionnaire du Conseil, de le remplacer deux mois à peine après sa nomination.

     On sait combien les luttes politiques furent vives à Fécamp, de 1877 à 1884 ; il y eut, et surtout en 1881, au Conseil Municipal, certaines séances orageuses dont on a gardé le souvenir.

     Mais à cette distance, les évènements dégagés des passions qui mettaient les adversaires aux prises, ont perdu de leur aigreur, à quoi bon les remuer, si, de part et d’autre, on était persuadé de servir une cause juste ?

     M. Augustin-Charles Le Borgne affirma avec son ardeur coutumière, sa foi républicaine.

     C’est rendre justice à sa mémoire que de dire qu’il fut, en compagnie de quelques autres, dont les noms sont bien connus à Fécamp, le grand artisan de cette levée en masse du suffrage universel, qui, le 4 mai 1884, porta au Conseil Municipal, une représentation entièrement républicaine.

     Ce fut une belle victoire ! Elle eut son lendemain pour M. Le Borgne, qui, par 25 voix sur 26 votants, fut élu Maire de la Ville de Fécamp.

     Par quatre fois dans la suite, le Conseil Municipal lui renouvela à l’unanimité son mandat.

     Quel plus bel éloge pourrait-on faire de cet homme si les nombreuses manifestations des grands progrès de toute sorte, accomplis sous son administration, n’étaient là comme autant de témoins pour justifier la confiance dont ses collègues l’ont honoré !

     Lorsque, le 13 mars 1892, M. Viette, ministre des Travaux Publics, attacha sur la poitrine de M. Augustin-Charles Le Borgne, l’insigne glorieux de la légion d’honneur, il récompensa tout à la fois le travail et le dévouement à la chose publique.

     Les services rendus à la Ville de Fécamp durant de nombreuses années, furent l’œuvre commune du Conseil Municipal et de son Maire ; ce dernier, en affirmant maintes fois que le bien accompli pendant cette longue période était dû à l’union qui a toujours régné entre les Membres du Conseil, a caractérisé lui-même son administration , qui aura été l’une des plus longues, comme elle aura été aussi la plus féconde en résultats heureux jusqu’à ce jour.

     Le 28 août 1898, en une fête brillante quoique intime, fut célébré, en sa propriété du Bailliage d’Ecrainville, le cinquantenaire commercial de M. Augustin-Charles Le Borgne. Cette touchante manifestation, à laquelle prirent part, en outre de la famille et de quelques amis, le personnel de la maison de commerce, les adjoints et les chefs du bureau du secrétariat de la Mairie de Fécamp, est restée dans le souvenir de tous ceux qui y assistèrent, et démontra hautement l’estime et l’attachement qu’avait su mériter le héros de la fête durant sa longue carrière commerciale.

 

A. LE BORGNE ET SES FILS

(1891 - 1902)

 

     Après une carrière aussi exceptionnellement bien remplie, et malgré la verdeur de sa belle vieillesse, M. Augustin-Charles Le Borgne, qui avait si brillamment dirigé sa maison de commerce pendant cinquante-quatre années, d’abord seul de 1848 à 1891, puis en association avec ses deux fils, MM. Charles et Augustin Le Borgne sous la raison sociale « A. Le Borgne et ses fils » se retira des affaires en 1902 et laissa la direction de la maison à ses deux fils, sous la raison sociale « Le Borgne Frères ».

 

LE BORGNE FRERES

(1902 – 1908)

 

     Peu après, ceux-ci décidèrent d’ajouter à leur commerce celui de la morue, et firent installer sur le quai de la Viconté, à Fécamp, une vaste et importante usine de sécheries. Innovation hardie qui avait pour résultat de déplacer le centre du marché de la morue par l’application d’un procédé de séchage permettant de n’être plus tributaire du soleil. Innovation bienfaisante et morale aussi, en ce qu’elle permettait aux marins de Fécamp de rentrer dans leur famille dès leur retour au port, après les campagnes de pêche.

     Jusqu’alors, en effet, la morue n’était séchée qu’au soleil et les sécheries ne pouvaient, par conséquent, fonctionner que dans le Midi.

     C’était un grand dommage pour tous les ports d’armement du Nord. Au retour d’une longue et fatigante campagne sur les bancs, les navires étaient encore obligés de se rendre à Bordeaux ou en Méditerranée, pour y livrer leurs produits, retardant ainsi d’un mois ou deux le retour au port.

     On devine si nos braves marins, après sept ou huit mois de mer, dépensaient rapidement dans les grandes villes la solde de leur campagne.

     Pour essayer de remédier à cet état de choses, déploré par toute une population maritime, MM. Le Borgne Frères, après de nombreuses recherches, réussirent à mettre en pratique un procédé de séchage qui devait donner bientôt des résultats vraiment magnifiques, tout en procurant aux marins fécampois le bienfait pécuniaire et moral dont nous parlions.

     C’est ce que constatait, dans les termes suivants M.R. Duglé, maire de Fécamp et conseiller général, en une communication faite à une délégation de la Commission Parlementaire du Commerce  et de l’Industrie, qui s’était rendue à Fécamp , le, 20 janvier 1908, pour faire une enquête sur le commerce de la morue et les avantages que devait apporter à cette industrie une proposition de loi de M. Jules Sigfried, relative aux exportations de morue sèche par voie ferrée.

 

 

CHARLES LE BORGNE

(1908 - 1913)

 

      En 1908, M. Augustin Le Borgne, d’accord avec son  frère M. Charles Le Borgne, décida de se retirer de l’association Le Borgne Frères et  de prendre, pour son compte personnel, les affaires concernant les travaux publics. M. Charles Le Borgne assuma seul, la direction des affaires de la maison de commerce.

 

 

 

CHARLES LE BORGNE ET Cie

(1913 – 1918)

ETABLISSEMENTS CHARLES LE BORGNE

(1918)

 

     M. Charles Le Borgne resta seul en nom de 1908 à 1913 ; puis, en 1913, forma une société en nom collectif et en commandite simple par parts sous la raison sociale « Charles Le Borgne et Cie » ; enfin, cette société a, elle-même, été, suivant les prévisions de ses statuts, transformée, à la fin de 1918, en société anonyme sous la dénomination « Etablissements Charles Le Borgne ». Mais, de même que M.Charles Le Borgne était seul gérant de la société en nom collectif, il est administrateur unique de la société anonyme actuelle. C'est-à-dire que, depuis 1908, M.Charles Le Borgne n’a pas cessé d’être le chef de la maison de commerce « de haute lignée » qui a eu la brillante carrière que nous venons de narrer.

     Digne successeur de ceux qui l’ont précédé, il porte haut et ferme le drapeau de sa maison, il conserve jalousement à celle-ci sa précieuse réputation d’honnêteté et de loyauté commerciales, et, par son esprit d’initiative et de hardiesse comme par sa ténacité dans la poursuite des buts qu’il s’était fixés, il a su donner à son entreprise un développement et une extension tels que la maison Le Borgne compte incontestablement, à l’heure actuelle, parmi les premières maisons de commerce françaises.

     Un simple détail suffira à montrer le crédit dont jouit, non seulement en France, mais à l’étranger, le nom de Le Borgne. On se doute des sommes énormes que nécessite l’achat , en Angleterre, des charbons importés par la maison Le Borgne ; l’envoi d’un chèque d’un million est courant, parfois même le montant du chèque est plus élevé. Or, l’agent de la Maison Le Borgne à Cardiff (Angleterre) déclarait, un jour, très nettement : « Quand je présente un chèque signé Le Borgne, on me le prend comme si c’était un billet de la Banque d’Angleterre. »

M. Charles Le Borgne a, depuis 1912, installé le siège de sa maison de commerce à Paris, mais il n’en est pas moins resté attaché à sa petite patrie, au berceau de sa famille, c’est-à-dire au port de Fécamp et à la région fécampoise. Il est membre de la Chambre de Commerce de Fécamp depuis le 7 Décembre 1902. Il est, en outre, président d’honneur du comité républicain de Goderville, vice-consul de Portugal, fondateur et président honoraire du Syndicat des chalutiers à vapeur du port de Fécamp. Il vient d’être nommé il y a quelques jours Président honoraire du Syndicat des Armateurs à la grande pêche. Il a été, durant de longues années, secrétaire de la délégation cantonale de Fécamp, administrateur de la Caisse d’Epargne de Fécamp, etc., etc…

 

Mais, avant tout, M. Charles Le Borgne est armateur. Armateur comme, de père en fils, l’ont été ses aïeux depuis près de 200 ans. C’est de famille ! Depuis 1735, nous l’avons dit, les Le Borgne ont armé au cabotage, à la pêche, au long cours, et même à la course. Leurs équipages se sont plus d’une fois mesurés avec nos ennemis d’alors, les Anglais, qui en ont éprouvé l’audace et la valeur. Les canons que les corsaires armés par les Le Borgne capturèrent durant la guerre contre l’Angleterre, et qui, maintenant ornent pacifiquement le jardin du Couvent des Capucins à Fécamp, sont là pour en témoigner. 

     M. Charles Le Borgne, fidèle à la tradition, a toujours cherché avec soin à ne confier ses navires qu’à des capitaines et à des équipages sérieux et courageux. Les évènements l’ont prouvé, et les citations et témoignages  de satisfaction décernés aux uns et aux autres  durant la grande guerre 1914-1919 font un noble pendant aux canons des corsaires.

L’ennemi a changé de nom, changées aussi ont été les formes du combat. Mais la valeur et le courage des équipages Le Borgne sont restés les mêmes que jadis : les sous-marins allemands l’ont éprouvé comme autrefois les Anglais.

La maison Le Borgne a payé hélas ! son tribut à la guerre en mer : deux de ses bateaux, le Saint-Ansbert et le Marie-Louise ont été torpillés et coulés par des sous-marins allemands.

Mais, par contre, ses autres bateaux, le Saint-Antoine-Padoue, le Radium, le Charles-Le-Borgne, ont eu leur part de gloire.

     Au début de 1918, le Radium, au cours d’un de ses voyages, manœuvra pour éviter une torpille et canonna le périscope du sous-marin qui fut contraint de s’immerger profondément.

L’enseigne de vaisseau de première classe auxiliaire, Henri Brault, commandant le Radium, et le navire lui-même, ont reçu un témoignage officiel de satisfaction du Ministère de la Marine.

     A cette même occasion, le Comité de répartition des fonds de la souscription nationale ouverte pour récompenser les équipages de la marine marchande qui se distinguent dans la lutte contre les sous-marins ennemis, après avoir examiné les propositions de primes établis d’après les rapports de la Direction Générale de la guerre sous-marine, rédigés à la suite d’enquêtes faites dans les ports sur les engagements entre navires de commerce et sous-marins ennemis, attribua au vapeur Radium, une prime de 3.100 francs.

     Au cours de la même année, nouvelle prouesse et nouvelle distinction. Le vapeur Radium faisant partie d’un convoi qui venait manœuvrer pour échapper à un sous-marin, revenait en tête lorsqu’il aperçut le périscope de l’ennemi ; le Capitaine, ouvrant le feu aussitôt avec son artillerie, empêcha l’ennemi d’émerger, grâce à la rapidité et à la précision de son tir, et le contraignit à disparaître. A la suite de quoi, le Ministre de la Marine adressait, le 4 octobre 1918, au Commandant de la Marine à Rouen, une lettre ainsi conçue :

« Après examen des propositions de récompenses que vous m’avez transmises sous bordereau du 29 Août 1918, au sujet de la rencontre du vapeur Radium (Ch. Le Borgne et Cie) avec un sous-marin ennemi, le 10 Août 1918, j’ai l’honneur de vous faire connaître que, par décision du 22 Septembre 1918, j’ai accordé les récompenses suivantes :

Citation à l’Ordre de la Brigade :

  • Brault, Henri enseigne de Vaisseau de 1ère classe auxiliaire,
  • Vapeur Radium (Ch. Le Borgne etCie).

 

     A cette occasion, le Comité de Répartition des fonds de la souscription nationale, réuni sous la présidence de M. Le Vice-amiral Fournier, a alloué au vapeur Radium une prime de 3.300 francs en faisant remarquer que « ce bateau qui faisait un rude service, s’est déjà signalé dans de précédentes rencontres ».  Quelques jours après, avait lieu, à bord du vapeur Radium, amarré dans le Bassin aux Bois du port de Rouen, la remise de la Croix de Guerre au capitaine Brault, et du témoignage de satisfaction à l’équipage. M. le Capitaine de Vaisseau Chamonard, Commandant de la Marine à Rouen, tint à venir, en personne, remettre cette distinction  au nouveau décoré. Devant tout l’équipage assemblé sur la dunette du navire, entouré d’un piquet de marins de l’Etat, il rappela, en termes vibrants, l’intrépidité et le sang-froid du Capitaine et de son équipage dans les divers combats livrés par le Radium aux sous-marins allemands (dix rencontres), et plus particulièrement dans le dernier qui sauva tout le convoi dont le vapeur faisait partie, en chassant le sous-marin qui l’attaquait.

 

 



09/08/2010
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